Initiation à l'estampe japonaise avec Miriam Zegrer du DruckAtelier Publié le 02/11/2014 3 commentaires

La semaine dernière, j'ai eu l'immense plaisir de participer à un stage de 5 jours sur le thème de l'estampe japonaise à l'Atelier de la Main Gauche, à Toulouse, où je prends déjà des cours de gravure. Ce stage était animé par l'artiste Miriam Zegrer, fondatrice du Druckatelier à Berlin, qui est l'une des rares expertes de la technique de l'estampe japonaise en Europe. Ancienne étudiante de l'école d'Art d'Avignon, elle parle aussi couramment français, ce qui a été plutôt appréciable dans le cadre de ce stage. 

Miriam devant son plan de travail pendant le stage

 

De tous les stages - créatifs ou non - que j'ai eu la chance de suivre dans ma vie, celui-ci est de loin le meilleur auquel j'ai assisté. Les cinq jours imposent un rythme intensif mais constituent également une parfaite introduction à la technique de l'estampe japonaise, aussi connue sous le terme de Moku Hanga. Miriam est une excellente intervenante qui sait prendre le temps de tout expliquer en profondeur de façon ordonnée et structurée, tout en restant disponible pour aider individuellement toutes celles et ceux qui en ont besoin. Voici comment était organisé le stage :

  • 1er jour : présentation technique et historique de l'estampe japonaise, nombreux exemples à l'appui. Ensuite, choix du sujet qui servira de base de travail pendant toute la durée de l'atelier.
  • 2ème et 3ème jours : taille du bois, une planche par couleur.
  • 4ème et 5ème jours : tirages sur du papier d'étude et sur du beau papier. 

Tout le matériel était fourni par Miriam pour le stage :

Des gouges pour tous, et de plusieurs marques afin que chacun trouve l'outil qui lui convient le mieux

Des brosses pour étaler les encres et des pinceaux pour humidifier le bois et le papier

Des "baren", outils traditionnels utilisés lors des impressions 

L'outil principal utilisé pour la taille du bois s'appelle le hangito. Il s'agit d'un genre de couteau très aiguisé qui se tient dans le poing à la verticale du bois et que l'on tire vers soi. On l'utilise pour tailler les contours et seule sa pointe taille dans le bois. Dans un premier temps, on le tient à la verticale pour faire une première entaille le long des contours, et dans un second temps on le tient légèrement incliné et on taille parallèlement à la 1ère entaille pour retirer le bois. Un exemple en images :

La 1ère entaille a déjà été taillée. On incline le hangito au début de l'entaille...

... et on taille parallèlement à la 1ère entaille en inclinant légèrement le hangito.

Plus on incline la lame, plus on retire du bois. Cet outil demande un temps d'adaptation car la façon de tenir la lame (dans le poing) et le mouvement (tirer vers soi) ne sont pas très naturels, surtout si on a déjà l'habitude de travailler avec des gouges sur du lino ou sur le bois. Cependant, après une journée consacrée à la taille le maniement me paraissait déjà plus aisé, donc je suppose qu'en pratiquant régulièrement on doit très vite s'y habituer. 

Le hangito étant réservé aux contours, on utilise des gouges en U ou en V (type Pfeil) pour travailler le reste du bois. Ces gouges se trouvent assez facilement sur Internet ou dans les magasins de fournitures pour les Beaux-Arts. Il est important que tous les outils réservés à la taille soient très aiguisés. La partie concernant la maintenance des outils est d'ailleurs abordée pendant le stage de Miriam. 

Au centre, un hangito. A gauche et à droite, des gouges en V et en U de différentes tailles

Au début, je craignais d'avoir du mal à tailler le bois, mais cela n'a pas été un problème. Traditionnellement, les experts japonais de l'estampe utilisaient du bois de cerisier, très dur mais aussi adapté aux détails fins. Les débutants, eux, peuvent s'exercer avec du bois en tilleul massif, très tendre et presque aussi facile à graver que du lino (j'insiste sur le presque, ça reste tout de même du bois). 

Le principe de l'estampe japonaise - et j'imagine, de la gravure sur bois en général - est le suivant : on taille une planche par couleur. Pour ce stage, chaque élève a donc dû choisir un motif en 3 ou 4 couleurs. J'ai choisi de reproduire un cerf que j'avais dessiné il y a quelques temps dans l'un de mes carnets :

Etape 1 : choix du motif et mise à l'échelle

 

Etape 2 : polissage des planches au papier de verre (100, 120 ou 180) pour éliminer les aspérités. Peut intervenir avant l'étape 1...

Etape 4 : transfert du motif au calque + papier carbone à l'envers sur le bois

Les plus observateurs d'entre vous auront constaté qu'il manque l'étape 3, et qu'il y a de drôles d'entailles sur le côté gauche de ma planche de tilleul. Il s'agit de l'un des éléments les plus importants de cette technique : la taille des kento. Les kento, ce sont ces deux entailles que l'on ne taille que d'un côté du support, l'une dans un coin et l'autre un peu plus loin dans le prolongement du premier. Ils seront reproduits sur toutes les planches utilisées pour l'impression du motif et servent à s'assurer que la feuille est toujours bien alignée par rapport au motif. Un outil leur est spécialement réservé, il s'agit du kentonomi, qui ne sert qu'à tailler les kento.

La première planche que j'ai taillée correspond à la première couleur de mon design, qui recouvrira tout le cerf et une partie du sol

Comme les planches de tilleul que nous avons utilisées pendant le stage étaient suffisamment épaisses (environ 2,5 cm d'épaisseur), il a été possible de tailler les deux côtés du bois. Pour la suite, il a fallu reporter le motif de départ sur la 2ème planche . Dans le cas présent, il s'agissait du verso de la 1ère planche, mais je vais quand même parler de "2ème planche" pour plus de simplicité.

Afin de prendre en compte les éventuels débordements qu'il y a pu y avoir au niveau de la taille du 1er motif (une gouge qui a dérapé, un trait plus fin ou plus épais que ce qui était prévu au départ, etc), on ne se sert pas du calque initial pour le report. En effet, si le motif a été modifié lors de la taille, il risquerait d'y avoir de légers décalages à l'impression. On va donc utiliser le 1er motif, que l'on va reporter sur du papier carbone et une feuille de calque à l'aide de la technique suivante :

On commence par positionner la feuille de calque dans les kento...

On place la feuille de carbone côté carbone vers le haut, et on frotte par-dessus le calque (ici, avec un baren) pour que le motif déjà taillé se reporte sur le calque

On place ensuite la feuille de calque dans les kento de la 2ème planche et on reporte le motif en frottant avec un outil adapté

Une fois que le motif est reporté, on indique (avec un crayon de couleur par exemple) quelles sont les zones que l'on souhaite conserver sur cette deuxième planche, et qui correspondront à la deuxième couleur. Dans mon cas, j'ai utilisé un crayon rouge pour placer les ombres sur mon cerf :

Du rouge pour situer les ombres

 

J'ai d'abord taillé les contours avec le hangito...

... puis le reste de la planche avec des gouges de différentes tailles

Pour la suite, j'avais prévu d'utiliser un fond coloré avec la 3ème couleur. J'ai donc taillé la 3ème planche avec mon cerf en négatif:

 

Le cerf en négatif

Pour cette troisième planche, j'ai utilisé du contreplaqué. Ca se taille facilement mais honnêtement, une fois qu'on a goûté au bois massif, il est difficile d'apprécier le contreplaqué qui n'offre aucun confort et n'accepte aucun détail fin. Il vaut mieux réserver ces planches pour des aplats plutôt que pour des éléments importants du design.

La taille du bois terminée, il est ensuite temps de préparer le plan de travail pour faire les impressions. Au préalable, de préférence la veille, on aura humidifié les feuilles qu'on souhaite utiliser afin qu'elles soient prêtes pour l'impression. Attention, elles doivent être humides et non pas mouillées. Pendant le processus d'impression, le bois sera humidifié également avant l'application de l'encre, et lors du tirage, l'encre sera absorbée par les fibres intérieures du papier humide. Ce qui signifie qu'on pourra emmagasiner les feuilles en les stockant les unes sur les autres sans qu'elles ne déteignent, car l'encre est à l'intérieur du papier et non pas déposée à sa surface

Préparation du plan de travail pour l'impression

Voici à quoi ressemble le plan de travail pour l'impression. Devant soi, on pose le bois taillé, les kento vers le bas. A droite, les baren (outil pour frotter le papier) et les encres. Au-dessus de la planche (enfin, derrière), du nori. C'est un type de colle à base de farine de riz qui sert à lier les encres et à éviter qu'elles fassent des bulles et s'appliquent mal, ainsi que les pinceaux et brosses qui servent à les appliquer. Enfin, on disposera ses feuilles à gauche (elles ne sont pas sur la photo) ainsi que les planches suivantes à imprimer. Les feuilles déjà imprimées, elles, seront stockées sous la planche qui est devant soi dans un journal humide afin de conserver leur humidité pour l'impression des couleurs suivantes. 

Voici maintenant un pas à pas de l'impression de la première couleur de mon motif :

1) Je positionne ma 1ère planche face à moi, kento vers le bas

 

2) Je mouille abondamment le bois à l'aide d'un pinceau large

3) J'essuie ma planche pour qu'elle soit humide et non pas mouillée

4) Je pose mon encre sur le motif à l'aide d'un pinceau (erreur de débutante, j'en ai mis trop)

5) Je dépose ensuite quelques gouttes de nori

6) J'utilise la brosse pour mélanger l'encre au nori, et étaler l'encre partout sur le motif 

7) Je place ma feuille dans les repères (les kento)

8) J'intercale une feuille de papier sulfurisé pour que le baren glisse, et je frotte le dos de ma feuille

9) L'encre a transféré sur le papier...

10) ... et voilà pour l'impression de la 1ère couleur !

Au niveau des encres, on utilise de l'aquarelle ou de la gouache, donc des encres à l'eau. La peinture acrylique est à éviter car elle risquerait de rester coincée dans les aspérités du bois. Il est possible de faire des dégradés. Lorsque l'on souhaite foncer/opacifier une zone, plutôt que de rajouter de l'encre on fait plusieurs passages dans l'endroit souhaité. Pour les noirs et les dégradés de gris, on utilise de l'encre de Chine (diluable). 

Comme je le disais un peu plus tôt, comme l'encre est absorbée à l'intérieur du papier, on peut stocker les feuilles les unes sur les autres. Donc on fera d'abord toute une série avec la 1ère couleur, ensuite on attaquera la 2ème couleur, et ainsi de suite. A noter : on commence toujours par la couleur la plus claire. A savoir également : les premiers tirages seront forcément ratés, car il faut laisser le temps au bois d'absorber l'encre. Aussi, quand on débute, on a souvent tendance à mettre trop de tout : trop d'eau, trop d'encre, trop de nori... Donc il est difficile d'obtenir de jolis aplats de couleur. Heureusement, plus on fait de tirages, plus leur qualité s'améliore. 

Une série de tirages en 3 couleurs. Le fond bleu n'est pas "lisse" car je n'ai pas réussi à bien doser la quantité d'encre

Une version en dégradés de gris, à l'encre de Chine

Ce qui est chouette avec cette technique, c'est que tout se fait à la main et il n'y a pas besoin de posséder beaucoup de matériel. Quelques gouges bien aiguisées, des pinceaux, des brosses et un outil pour frotter, de l'encre à l'eau type gouache ou aquarelle, et c'est tout ! L'investissement de départ n'est pas très élevé, car il n'y a pas de presse à acheter, par exemple. Et s'il faut pratiquer beaucoup pour acquérir une certaine aisance au niveau des tirages, il est néanmoins agréable de parvenir très vite à des résultats satisfaisants. 

Pour finir, voici quelques travaux de Miriam Zegrer qui étaient exposées à l'atelier pendant la durée du stage, et qui ont également été réalisés avec cette technique :

Les stages d'estampe japonaise ont lieu toute l'année au Druckatelier à Berlin, et comme je l'ai précisé plus haut, Miriam parle parfaitement le français, donc n'hésitez surtout pas à la solliciter. En été, des stages sont également organisés en Suisse. Pour savoir si de nouveaux stages seront organisés par l'Atelier de la Main Gauche à Toulouse, je vous invite à suivre les actualités de l'atelier sur leur page Facebook

Je ne saurai que conseiller aux personnes intéressées par l'apprentissage de cette technique de suivre un stage avec Miriam. C'est hyper complet et tout ce qui touche à cette technique est abordé (jusqu'à l'aiguisage des outils, le type de papier à utiliser et les boutiques en ligne dans lesquels s'approvisionner en bois ou matériel). Un support de formation d'une dizaine de pages et rédigé en français est également fourni, ainsi que ses coordonnées si l'on a des questions après le stage. 

Pour ma part, je suis plus que satisfaite de cette expérience, et je suis très impatiente à l'idée de pouvoir recommencer, seule, dès que j'aurai trouvé le matériel qui me manque. En plus, pour bien finaliser mes tirages, je me suis fait fabriquer à bas prix un joli petit tampon à mon nom dans une boutique en ligne au Japon... J'en parlerai dès le prochain article, pour vous expliquer en détail comment vous aussi vous pouvez avoir votre propre hanko !

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[EDIT] L'article sur les "hanko" est en ligne : Faites fabriquer un tampon japonais à votre nom